Les petits travers du Véloce
Il y a une vingtaine d’années nous écoutions, en nous rendant au boulot, entre 7 heures 50 et 7 heures 54 la chronique humoristique de Philippe Meyer qui dépeignait les petits travers de notre vie moderne. Ses proies favorites étaient les machines à traduction, les normes administratives et le jargon des chercheurs en pédagogie « le pédagol ». J’essaierai, le talent en moins, de dépeindre quelques aspects de notre petite société vélocipédique.
Les pelotons surchargés. Bien qu’il soit facile de remarquer qu’on roule bien mieux à dix qu’à vingt, on s’obstine à faire des pelotons obèses. Certes, en compétition les gros pelotons sont très efficaces mais ils sont constitués par des pros ou des semi-pros qui savent rouler serrés, ce que peu d’entre nous savent faire. L’évidence est là, le chronomètre et la sécurité sont pour une fois en accord, rien n’y fait.
Les facéties d’un traceur de circuits. J’imagine le sourire malicieux de tel ou tel traceur de circuits insérant des noms dignes de jacques Prévert dans les circuits : écluse de la Vache, chemin de Malcéfique, chemin de la Serre Griffoulet...
La bataille des couleurs. Lorsqu’il fut décidé de renouveler les maillots du club, la feuille de route était de rajeunir le design tout en restant fidèle aux couleurs historiques, le jaune et le violet. Dès que le débat s’est élargi au-delà du groupe de travail, il s’est rapidement mué en psychodrame. Il fallait absolument changer de jaune, plus clair ou plus foncé mais plus ce jaune désuet. La xanthophobie sévissait. Il aurait pourtant suffi, en roulant, de regarder les talus où poussent plein de fleurs jaunes pour s’apercevoir qu’elles sont pratiquement toutes de la même teinte et de surcroît la même que celle du maillot. C’est à peine si les pistils du pissenlit paraissent plus foncés (mais il s’agit peut-être d’un phénomène d’ombrage). Au-delà du talus, les forsythias paraissent un peu plus foncés (mais de peu) et le colza un peu plus clair. Au final, on a fini par s’apercevoir que pour faire plus foncé on arrivait très vite dans la couleur orange et pour faire plus clair, il faut mélanger avec du blanc et même une pointe de vert. Le jaune du maillot était déjà dans la nature et nous ne le savions pas ! La couleur violette n’a pas été épargnée : « couleur épiscopale, vestiaire de sacristie, Don Camillo à bicyclette... ». Un fort courant laïc se faisait un devoir de liquider cette couleur franchement trop dévote. Et puis miracle de la mode, le violet est redevenu tendance. Fin de la guerre picrocholine.
L’amour de la bière. Il s’agit peut-être là plus d’un paradoxe que d’un travers. Tout bon cycliste sait qu’au cours d’un effort prolongé par temps chaud, une eau glacée sera mal tolérée, déclenchant soit des vomissements, soit un malaise. Or, pour être bonne, une bière doit être bien fraîche. Nous n’irons pas jusqu’à recommander de la boire tiède mais plutôt de commencer par se recharger en eau (juste fraîche) et en sel (chips) pour ensuite s’adonner aux joies voire aux bienfaits du breuvage chéri : le picotement des bulles dans la bouche est agréable, l’amertume atténue la sensation de soif, le sucre (le maltose) agit comme un remontant. On s’apercevra en croisant d’autres groupes cyclistes que la zythophilie sévit dans de nombreux clubs. On demandera juste de ne pas commettre le sacrilège de boire au goulot. Figurez-vous qu’à Cologne, la kölsch se déguste dans des flûtes, comme si c’était du champagne !
Et pour conclure à la manière de Philippe Meyer : « Je vous souhaite le bonjour, nous vivons une époque moderne ! ».
Laurent SOCQUET